Photo du nord du site AZF le 21 septembre 2001 à 13h47. Au centre : le cratère et la trace noire.

Catastrophe AZF - SCIENCE

DEPOSITION DE BERNARD ROLET

devant la Chambre d'appel correctionnel de la Cour d'Appel de Toulouse

Monsieur Rolet,
Vous présentez la rare spécialité, à travers vos anciennes fonctions d’inspecteur général des usines du groupe qui vous employait, d’être familiarisé avec les enquêtes internes qui se déroulent en cas d’accidents graves et qui supposent une approche à la fois technique et juridique des problèmes, en liaison avec les services de police judiciaire et le magistrat instructeur chargés de l’affaire.
Je vous demande donc de décrire à la Cour les anomalies procédurales que vous avez relevées dans les enquêtes de police, l’expertise judiciaire et le déroulement du procès de première instance, en apportant au passage vos contributions techniques personnelles sur des points qui n’ont pas été traités par ailleurs, ou ne l’on pas été correctement.



Monsieur le Président,

 

   Je vais m’efforcer de répondre dans un temps raisonnable, ce qui m’interdit de rechercher l’exhaustivité, à la question qui m’est posée. Je conclurai en montrant que les anomalies procédurales ont été si nombreuses et la volonté de dissimuler des faits essentiels si manifeste que l’enquête et l’expertise judiciaire, ainsi que le jugement correctionnel qui les a validés, doivent être tenus comme dépourvus de toute signification. Mais je tiens, tout d'abord, à remercier la Cour de bien vouloir m'entendre. C'est en effet, la première fois, depuis ma comparution (le 12 janvier 2005) devant le juge d'instruction Thierry Perriquet, que je suis autorisé à m'exprimer oralement devant des magistrats. Le Tribunal Correctionnel, qui a jugé en première instance, a notamment refusé, en deux occasions différentes, de m'écouter. J'y reviendrai. Je souhaite aussi souligner que je n'ai aucun lien, ni professionnel ni familial, avec les parties en cause et que ma démarche n'est motivée que par la seule quête de la vérité. J'insiste plus particulièrement sur mon absence de tout lien avec le groupe Total.

 

   J'ai acquis l’essentiel de ma formation professionnelle à l'École Centrale Paris puis au sein du groupe CdF Chimie, aujourd'hui disparu. J’y ai terminé ma carrière en tant que directeur général de la société CdF Chimie International, chargée des filiales industrielles du groupe et de son réseau commercial situés hors d’Europe occidentale. Mais j’y ai exercé précédemment la fonction de directeur technique de l’ensemble du groupe, chargé de la conception et de la construction de ses outils de production, fonction à laquelle s'est ajoutée, comme suite à la défaillance inattendue de mon collègue qui en était précédemment chargé, celle d'inspecteur général de ses usines, responsable de la sécurité préventive et de la conduite des enquêtes internes en cas d'accident. C'est à cette double compétence, parfaitement applicable à l'affaire dite AZF, que je me réfère aujourd'hui en déposant devant la Cour.  

 

   L'annonce de la catastrophe de Toulouse, le 21 septembre 2001, m'a totalement stupéfait. Je connaissais naturellement la grande stabilité du nitrate d'ammonium qui, s'il n'a pas été imprégné préalablement par des hydrocarbures liquides, demande une énergie d'activation considérable avant de détoner. Cette stabilité est telle que les anciens stocks de nitrate, qui prenaient souvent en masse en raison de la rusticité des techniques de production disponibles à l'époque, étaient couramment disloqués à l'explosif. Il a fallu longtemps avant que cette procédure n'aboutisse à des catastrophes, par dépassement d'un certain seuil énergétique assez difficile à cerner.

 

   Il ne faut évidemment pas confondre ces détonations de stocks fixes avec les accidents de transports, nettement plus nombreux, mais qui sont tous liés à une pollution préalable du nitrate par des carburants ou d'autres matières organiques co-transportés, avant l’amorçage de l'explosion proprement dite, le plus souvent par l’incendie de ces produits. 

 

Une enquête bien mal engagée

  L'enquête à venir promettait donc d'être particulièrement difficile et j'ai été surpris de voir le procureur de la République concerné la faire ouvrir par le seul SRPJ dans le cadre d'une procédure de flagrance, évidemment dérisoire en pareil cas. Mes surprises ne se sont pas arrêtées là. Ce même procureur a ensuite tenu deux conférences de presse successives pour annoncer la conclusion principale d'une instruction qui n'était pas encore ouverte : il s'agissait selon lui d'un accident (avec une probabilité de 99 % la première fois, abaissée à 90 % la seconde) et le contexte montrait bien qu'il entendait : accident propre à l'usine AZF. Il a confirmé ensuite son a priori en faisant ouvrir une instruction judiciaire sur le thème : « Homicide involontaire par violation, manifestement délibérée, de consignes de sécurité et de prudence imposées par la loi et le règlement », montrant ainsi clairement que, dans son esprit, la cause était préjugée. Les éventuelles autres hypothèses qu'il aurait dû professionnellement faire examiner, même s'il considérait que leur probabilité d’occurrence était faible, étaient ainsi passées à la trappe.

 

   Le collège des experts judiciaires principaux, désigné après l’ouverture de l’instruction, n'a manifestement pas été choisis sur des critères de compétence : aucun de ses membres n'avait jamais pénétré dans une usine du type AZF, aucun n'était familiarisé avec les fabrications qui s'y déroulaient, aucun n'a pris la peine de vérifier si la détonation ne s'était pas produite au terme d'un processus complexe, qui aurait pu trouver son origine à l'extérieur du site AZF. Bien au contraire, ce collège s’est empressé avant toute investigation de proclamer le dogme de l'explosion unique, qui a empoisonné ce dossier jusqu'à maintenant. Le premier juge d’instruction, M. Joachim FERNANDEZ, s’y était également rallié et les mises en examen se sont alors mises à pleuvoir. Elles ont frappé successivement treize personnes physiques opérant sur le seul site AZF, comme salariés de la société propriétaire de l'usine (Grande Paroisse) ou comme salariés de sous-traitants. 

 

    Je me suis alors demandé si la procédure ainsi engagée n'était pas nulle  de  jure, mais il s'avère que cette question n'a pas intéressé les avocats de la défense, immédiatement appelés par la direction juridique de Total. Le problème ne s'est donc posé que longtemps après, au cours du procès correctionnel ; le président a dû se résoudre à tancer le procureur de l'époque, au titre de ses déclarations intempestives, mais il a entrepris de justifier la rédaction de son ordonnance en prétendant, dans une phrase alambiquée et quasi-incompréhensible de ses attendus, qu'au terme de la procédure de flagrance, il n'était plus possible de demander au juge d'instruction ni aux experts de simplement rechercher la vérité. Cette position était d’autant moins crédible que le président avait soigneusement gommé l’incidente : « manifestement délibérée » des citations qu’il a faites des propos du procureur.

 

   Il n'est pas inutile de rappeler, pour la bonne compréhension de la suite, que la procédure pénale dont je parle ne visait pas initialement Grande Paroisse, qui faisait en revanche l'objet d'une procédure civile, ouverte avant l'ouverture de l'instruction judiciaire pénale et qui s'est déroulée, pendant longtemps, de façon indépendante de cette dernière.    

 

   Un autre événement m'a également stupéfait par son extraordinaire précipitation. Madame Annie SOURIAU (directeur de recherches au CNRS et directeur de l'Observatoire Midi Pyrénées situé à environ quatre km du lieu de la détonation) et certains de ses collaborateurs ont établi dès le 26 septembre, et corrigé le 28 sans en changer la date, un rapport d'interprétation des enregistrements effectués par un vieux sismographe au rancard dans les locaux de l'observatoire, sismographe partiellement hors service et non calé par rapport au Nord géographique, rapport dont elle a affirmé qu'il lui avait été demandé par la DRIRE locale. J'ai eu du mal à croire à une telle intervention « spontanée » de la DRIRE dans une affaire de Justice. La suite m'a d'ailleurs donné raison puisqu'il a été impossible de trouver, dans le dossier de l'instruction, de demande écrite de la DRIRE à l'OMP (or la DRIRE n’instrumente jamais par téléphone), ni de lettre de transmission par la DRIRE au juge d'instruction de la réponse OMP. Ce rapport me semble ainsi avoir été suscité par une toute autre initiative qu'une demande mythique de la DRIRE, initiative difficile à mettre en évidence mais dont on perçoit parfaitement la motivation : focaliser l’enquête sur le seul site AZF. Son contenu était, en effet, surprenant : il ne se contentait pas de mettre en évidence un événement  sismique principal et de le dater (deux datations différentes, le 26 et le 28, voisines de 10h 17min 57s), mais l'attribuait sans justification à la détonation du 221 (car il semblait « évident » à Annie Souriau, qui n’est pas experte en détonique, qu’il ne pouvait venir d'ailleurs, et parce que les témoignages qu’elle affirmait avoir recueillis dans la rue étaient de son avis !), tout en précisant qu'un petit ressaut enregistré sur la courbe d'amortissement de l’événement principal était dû au passage de l'onde sonore émise par la détonation. AS, qui n’est pas non plus acousticienne, attribuait enfin l'audition de deux bang distincts par de nombreux témoins au fait qu'ils auraient entendu deux fois la même détonation, une première fois par réfraction dans l'air de vibrations sismiques et une seconde fois par audition directe de l'onde aérienne. La construction de la première colonne du temple accusatoire venait ainsi d’être achevée: explosion unique à la base du séisme, datation de cette explosion ainsi avancée d’un peu plus de 8 s, au prix d’une occultation quasitotale des enregistrements du ReNaSS (réseau national civil de surveillance sismique). La direction des applications militaires (DAM) du CEA, qui exploite le réseau des sismographes de veille nucléaire, s’est en revanche associée à ce montage irréaliste. J’y reviendrai à l’occasion de mes observations sur le procès en première instance.

 

   Je ne connais personnellement rien à la sismologie, mais des prospecteurs pétroliers m'avaient appris que les signatures sismiques des détonations de surface sont toujours discrètes, car leur couplage au sol est très médiocre. L'ordre de grandeur de la quantité de nitrate ayant explosé à Toulouse, que j’avais grossièrement estimé à 50 tonnes (au plus) au vu de l’extension des dégats annoncée, ne me paraissait donc en rien suffisant pour justifier un événement sismique calibré à 3,4 sur l’échelle de Richter. Cet événement était ainsi dû à une toute autre cause, que l’enquête officielle n’a jamais cherché à identifier. La thèse d'une réfraction audible dans l'air de la vibration sismique, en tous points d'une zone circulaire de près de 50 km de rayon, me paraissait tout aussi invraisemblable. J’ai en effet subi ou connu divers bombardements au cours de la deuxième guerre mondiale et je n’ai jamais perçu ni entendu parler de dédoublement du bruit des grandes explosions isolées. Les seules réfractions sonores dont j’ai été informé n’ont concerné que des séismes réels, fissurant en profondeur des roches éruptives très dures, et n’ont été perçues que dans un rayon assez restreint autour des épicentres.

 

   Je souligne aussi, et il ne s’agit pas de sismologie mais de physique élémentaire, que l’enregistrement du passage d’une onde sonore par un sismographe est loin d’être systématique. Un tel appareil n’est pas, en effet, un capteur de pression mais un capteur de déplacements. Il faut donc que l’onde sonore fasse vibrer son support, par une sorte de réfraction inverse de la précédente, pour qu’il enregistre quelque chose et l’intervention des fréquences propres de vibration du support interdit alors d’en tirer quelque conclusion que ce soit quant au profil de l’onde sonore elle-même. Le ressaut enregistré était, à mon sens, la signature sismique de la détonation 221 et le passage de l’onde sonore n’a pas été enregistré ou l’a été sur une partie des graphes qui a été coupée. Enfin le calibrage du sismographe reste inconnu puisque Mme Souriau en a utilisé deux successifs, l’une dans son rapport initial et dans sa communication à l’Académie des Sciences, et un autre divisé par cinq,  transmis au SRPJ et au juge d’instruction, mais non transmis à l’Académie des Sciences, qui a donc fait figurer, dans la publication de ses CRAS, un texte fondamentalement différent de celui retenu par la Justice. 

 

   J'ouvre ici une parenthèse pour souligner une anomalie procédurale quasi-surréaliste, pour le spécialiste des enquêtes internes que je fus. Madame Annie Souriau n'avait publié que des extraits commentés de graphes issus de la mémoire électronique du sismographe. Mais cette mémoire électronique elle-même aurait pu permettre de procéder à des examens critiques complémentaires et de vérifier notamment mon hypothèse sur le vrai passage de l’onde sonore de la détonation AZF. Lorsque cette éventualité a été envisagée, j’ai découvert avec stupéfaction, qu'aucun expert judiciaire ou qu’aucun enquêteur de police n'avait songé un seul instant à la faire saisir comme pièce à conviction et, bien au contraire, que toutes les composantes du sismographe, dont celle-ci, avait été ferraillées précipitamment. On ne peut que s’interroger sur les raisons de cette subite urgence, alors que le sismographe traînait depuis des années dans les locaux de l’OMP, sans être exploité.

 

   Dans les deux mois qui ont suivi, j'ai suivi l’errance des experts judiciaires à la recherche d'une cause accidentelle propre à l’explosion unique. C'est alors qu'ils ont créé le mythe de l'usine-poubelle, largement diffusé par une certaine presse toulousaine, usine qui aurait notamment utilisé le 221 comme une simple décharge, à l'intérieur de laquelle on était censé trouver, avec le nitrate, des morceaux de palettes en bois, du papier d'emballage, des cadavres d'animaux, du lubrifiant, etc. Pour une usine qui venait de bénéficier de deux qualifications ISO, c'était véritablement étrange.

 

Menaces

   J'ai alors décidé de me manifester et j'ai appelé, fin janvier ou début février 2002, le SRPJ toulousain en demandant à parler à l'officier de police dirigeant l'enquête sur la catastrophe. Après bien des difficultés, j'ai obtenu au bout du fil un personnage autoritaire qui ne s'est pas présenté mais m'a déclaré : « Vous n'étiez pas sur les lieux au moment des faits, donc vous ne nous intéressez pas ». J'ai alors insisté en déclarant : « Je ne me présente pas en tant que témoin des faits, mais en tant que spécialiste des ateliers et des produits mis en cause. Je crois donc pouvoir conseiller les enquêteurs sur les pistes à suivre et sur les impasses à éviter ». Mon interlocuteur m'a répondu : « La police et la Justice disposent de tous les experts qui leur sont nécessaires. L'intervention d'amateurs tels que vous n'est pas souhaitable. Si vous vous obstiniez à persévérer, votre action serait considérée comme une entrave au bon déroulement de l'enquête et vous exposerait alors aux sanctions judiciaires prévues en pareil cas ». Et il a raccroché.

 

   Parallèlement se déroulait une autre manipulation, que je n'ai apprise que plus tard. Le jour même de la catastrophe, un ingénieur sécurité du siège d’Atofina en mission à Pau, Monsieur José DOMENECH, a été informé des événements et s'est rendu immédiatement à Toulouse. Un immense désordre régnait sur le site AZF où, visiblement, aucune des dispositions élémentaires de conservation des preuves n'avait été mise en place par le SRPJ. JD a pu pénétrer librement dans l'usine, sans que personne ne s'intéresse à lui, et a procédé à une visite sommaire de ce qui pouvait être visité. Il s’est ensuite indirectement intéressé au local 335 où l'on secouait les sacs vides de nitrate, pour les débarrasser des dernières traces de produit avant de les recycler. Le SRPJ avait trouvé, bien en évidence dans ce même local, un grand sac vide de   DCCNa soigneusement plié, alors que MM. Panel et Paillas, agents de maîtrise AZF et premiers visiteurs du local avaient clairement dit qu’il ne s’y trouvait pas. Monsieur François BARRAT, qui n’était pas alors expert judiciaire et qui n’était donc alors pas missionné pour participer à l’enquête sur la catastrophe, avait à peu près simultanément pénétré dans le local 335 et y avait recherché des traces de nitrate et de produits polluants éventuels, sans avoir apparemment rien trouvé. L'interprétation évidente était qu'une personne mal intentionnée avait déposé le sac de DCCNa dans le 335 après la catastrophe. L'interprétation du SRPJ fut, bien au contraire, que l'ingénieur d’Atofina avait tenté de dissimuler une preuve. Monsieur Domenech a été mis en garde à  vue à ce titre, mais bien plus tard, lorsque les experts judiciaires ont été obligés d'utiliser ce sac comme une soi-disant preuve alternative d'un scénario qu'ils venaient alors d'inventer et qui ne reposait sur aucune preuve directe. Je le rappelle ci-après.

 

   Des membres de la Commission d'Enquête Interne mise en place par Atofina avaient appris aux experts judiciaires du collège principal l'existence d'une réaction (qu'ils ne connaissaient pas encore) entre le nitrate d'ammonium, le DCCNa et l'eau, réaction aboutissant à la production de trichlorure d'azote, liquide très  volatil dont les vapeurs détonent spontanément vers 93°C. Cette information fut accueillie par les experts comme miraculeuse ; exit le mythe de l'usine-poubelle, adoption du mythe de l'usine-pagaille où des opérateurs mal formés auraient fait n'importe quoi, ce qui les aurait conduit à déverser du DCCNa déclassé dans le sas d'entrée au 221. Ils ont ensuite inventé une présence d'eau importante (mais totalement mythique) permettant d'amorcer la production de trichlorure d'azote, qui aurait spontanément détoné en raison de l'élévation de sa température due à l'exothermicité des réactions. L'amorçage de la détonation du nitrate aurait résulté de l'impact de cette première détonation. Mais il leur fallait d’abord établir une chaîne logique montrant que du DCCNa avait réellement été déposé dans le sas d'entrée au 221. Ils n'ont jamais réussi. Leur première tentative (déversement accidentel d'un grand bag de DCCNa déclassé dans ce sas) a sombré dans le ridicule lors d'une tentative de reconstitution, la seconde (déversement de balayures de sac vides de DCCNa, secoués par erreur dans le 335) s'est heurtée à l'impossibilité de trouver la moindre trace de DCCNa sur la dalle de ce hangar (d'où l'importance cruciale soudaine du fameux sac vide, qu'ils ont tenté d'utiliser comme une soi-disant preuve de substitution).

 

   Ce fut ensuite un interminable chemin de croix qu'ont du gravir les experts en détonique pour tenter d’établir que, si du DCCNa avait rencontré accidentellement du nitrate, il aurait pu initier sa détonation. Il n’ont cessé d'inventer des scénarios réactionnels imaginaires, entre lesquels ils étaient incapables de faire un choix (au moins cinq scénarios différents dans le « Rapport d'étape et de  synthèse jusqu'au 31 août 2004 », un autre tout différent dans le rapport final, sans la moindre justification de cette volte-face). Notons que cet échec était inéluctable car ces experts ne suivaient aucun processus expérimental logique, en faisant varier tous les paramètres expérimentaux à chaque essai, ce qui leur interdisait de mettre en évidence une tendance qui aurait pu les rapprocher du succès. Ce n’est que, tout à la fin, que l’expert Didier Bergues a enfin compris qu’il n’arriverait jamais à faire détoner le nitrate d’un mélange homogène « nitrate, DCCNa, eau » et qu’il s’est orienté vers une disposition des réactifs en sandwich. Quelles qu'aient pu être les critiques formulées, cet ultime scénario est devenu l’autre colonne du temple accusatoire et il  a été validé en première instance.

 

   Un autre témoin bien plus compétent que moi en chimie théorique, Monsieur Gérard Hecquet, vous a expliqué en détail et très rigoureusement pourquoi ce scénario imaginaire était invraisemblable, en quoi les innombrables essais effectués par les experts détoniciens François Barrat et Didier Bergues, affectés d'erreurs et de trucages, sont sans signification, et en quoi leur ultime essai, appelé tir n° 24, qui a - selon son propre témoignage en première instance - emporté la conviction du juge d'instruction Perriquet, ne peut en rien être représentatif de ce qu'il se passait dans le sas du 221. C'est la seconde colonne du temple accusatoire qui s’est ainsi effondrée.

 

Omerta - Mon implication dans l'enquête

   J'en reviens à la chronologie de ma propre implication dans ce dossier. J'ai été frappé par le peu d'importance de son traitement par les grands médias nationaux, de toute les sensibilités politiques, à l'exception de quelques articles consacrés à la façon curieuse dont avait été traitée l'hypothèse de l'acte de malveillance ou de terrorisme. Une seule exception dans la presse parisienne, la revue hebdomadaire « Valeurs Actuelles », qui publia rapidement plusieurs articles fort intéressants et bien documentés mettant en cause la thèse officielle de l'explosion unique. Elle a du ensuite, sous la contrainte, cesser de s’intéresser à l’affaire. J'ai alors essayé d'écrire à divers journaux et chaînes de radio ou de télévision. Aucun ne m'a répondu. J’ai interprété cette réaction curieuse et unanime comme résultant d’une sorte d’omerta proclamée par un mystérieux manipulateur. Je commençais donc à désespérer de me faire entendre, lorsqu'un jour de mai 2004 je reçois un appel téléphonique qui m'a sidéré : « Ici le capitaine Butz du SRPJ de Toulouse. Je suis désolé de vous déranger mais, d'après certains documents en notre possession, il me semble que vous pourriez nous aider à éclaircir certains points du dossier AZF. Si donc vous aviez l'occasion de passer à Toulouse, je vous serais obligé de me consacrer une ou deux heures pour que nous les examinions ensemble ». Je lui réponds immédiatement que je suis d'accord sur le principe et que je lui proposerai une date prochainement. Ne voulant pas courir le risque de me faire enfermer dans un interrogatoire orienté, je me suis fait précéder par une courte note rappelant quelques principes et quelques faits essentiels. Puis j'ai rappelé le capitaine Butz pour lui proposer de venir le rencontrer le 22 juin. Je suis alors tombé sur un interlocuteur visiblement perturbé qui m'a dit : « Ce n'est plus moi ! Ce n'est plus moi, qu'il faut rencontrer, c'est le major Bellaval ».

 

   J'appelle alors le major, qui m'accueille courtoisement et accepte de me recevoir le 22. Conversation très détendue au cours de laquelle je sens mon interlocuteur bardé de certitudes qu'il tentait, sans agressivité, de justifier maladroitement sur le plan technique, notamment sur le dépotoir qu’aurait constitué le hangar 221. Mais je le sens mal à l'aise quant à l’interprétation de ce qu'il s'était passé dans la tour de prilling, étape importante dans le processus d'élaboration du nitrate granulé, et je le pousse dans ses retranchements. Il décide alors d'interrompre la conversation, recueille mes déclarations officielles et conclut : « Ce document sera demain matin sur la table du juge d'instruction avec lequel nous ne cessons d’évoquer ce qu’il a pu se passer dans la tour de prilling. En attendant, j'appelle l'expert judiciaire principal pour voir s'il peut vous recevoir ». Il le fait devant moi, n'obtient pas de réponse et me dit : « Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je vais lui communiquer vos coordonnées. De cette façon, il pourra prendre très rapidement contact avec vous ». Inutile de préciser que ce contact n'a jamais eu lieu.

 

   Mais mon interrogatoire par le SRPJ s'est avéré essentiel dans la suite. D'une part, il levait la menace  qui pesait sur moi depuis le début de 2002 et, d'autre part, il me faisait connaître de nombreuses personnes s'intéressant à la catastrophe, personnes qui ont ensuite pris contact avec moi et m’ont propulsé au sein du dossier d'investigation, déjà très important, qu'elles avaient constitué à l'époque. Il s'agissait essentiellement de Monsieur Jean Marie ARNAUDIÈS, du professeur franco-américain Georges GUIOCHON (dont je connaissais la réputation internationale mais avec lequel je n'avais jamais correspondu et que je n'avais jamais rencontré), des dirigeants de l'association « AZF Mémoire & Solidarité », du journaliste-photographe Jean Christian TI RAT. Cet événement a également resserré mes liens avec mon très ancien collègue, Gérard HECQUET, qui ajoute à ses compétences d'ingénieur celles de remarquable chimiste théoricien. J'étais dorénavant, grâce à eux, parfaitement dans le bain et donc susceptible de présenter, valablement et sans risques, mes propres observations et mes propres réflexions sur le dossier.

 

   Mes nouvelles relations m'ont ainsi permis d'accéder aux très mystérieux phénomènes lumineux précurseurs, sous forme de traits lumineux divers parfaitement nets, rectilignes ou incurvés, ainsi qu'au survol des sites chimiques, avant la catastrophe, par des avions, des hélicoptères et des drones, dont certains ne sont toujours pas identifiés et dont la présence, chronologiquement groupée, ne peut évidem-ment résulter de coïncidences multiples et ne peut donc être interprétée que comme révélateur du fait qu'il y avait là et à ce moment quelque chose d’important à surveiller, que l’enquête n’a paradoxalement jamais cherché à identifier.

 

   Mes relations avec Monsieur Jean Marie Arnaudiès m'ont notamment permis d'accéder à sa lumineuse démonstration, figurant au dossier de l'instruction, que les deux bang perçus par de nombreux témoins résultaient de deux événements différents, non localisés au même endroit et perçus tous deux par voie acoustique directe, le second étant la détonation AZF et le premier (d'origine indéterminée) s'étant produit sur le site SNPE. Elles m’ont également appris ses travaux sur la datation de la détonation 221 par des méthodes non sismiques, travaux à certains desquels j’ai été associé. Ils aboutissent tous à une datation à 10h 18min 05s avec une marge d’incertitude faible de une seconde ou de une seconde et demi, donc postérieure d’environ 8s à l’événement sismique principal.

 

   Je me suis alors aperçu que plusieurs témoignages, dont celui de Monsieur Patrick DUPONT, faisaient état, en dehors des phénomènes lumineux linéaires que je viens d’évoquer, d’une illumination générale du site en forte surbrillance par rapport à la lumière du jour (illumination qu’ils ont attribuée à des sortes d’éclairs d’orage), et de la captation de l’un de ces éclairs par le sommet de la tour de prilling, plusieurs  secondes avant la détonation du stock 221. Cela m'a incité à étudier de plus près les événements qui avaient pu se dérouler dans la tour. Il s'agit de ma principale contribution technique personnelle au dossier. Je suis obligé, pour l'expliciter, de recourir à une analyse détaillée.

 

La tour de prilling

  Cette tour constitue l’une des étapes de fabrication des granules solides de nitrate d’ammonium (NA)   utilisés comme engrais. Elle comporte essentiellement une vaste cheminée carrée de 7m x 7m et de 40m  de hauteur environ, matérialisée par des éléments de bardage métalliques légers, à la partie supérieure de laquelle on élabore, dans des sortes de pommes d’arrosoir, des gouttes calibrées de NA fondu qui descendent à contre-courant d’un important flux d’air ascendant et se solidifient en tombant. Les granules ainsi formés sont recueillis à la base de la tour sur un convoyeur qui les envoie à l’étape de fabrication suivante (grossissement des granules dans un tambour rotatif), abritée dans un bâtiment proche de la tour mais à ossature en béton armé.
 

 

  Le NA est synthétisé, dans un atelier voisin de faible hauteur, à partir d’ammoniac gazeux et de solution aqueuse d’acide nitrique. La solution de NA ainsi obtenue est concentrée jusqu’aux environs de 98 % (en masse). Elle est alors pompée en haut de la tour, concentrée sur place à plus de 99,8 % (devenant ainsi du NA fondu ne contenant plus que des traces d’eau), puis dirigée vers des rampes de pulvérisation situées au-dessus des quatre bords supérieurs de la cheminée carrée, rampes qui portent les pommes d’arrosoir.
 

 

  Les structures porteuses de cet ensemble sont constituées par une charpente métallique en forme de cage verticale (extérieure au bardage de la cheminée), et par une plateforme horizontale en béton armé. La plateforme est percée d’un grand trou carré au-dessus de la cheminée. Elle porte, latéralement, deux concentrateurs finals à film, de marque Luwa, travaillant en parallèle à la pression atmosphérique, deux pots de collecte sous Luwa, deux tuyauteries alimentant chacune, par gravité, la moitié des rampes de pulvérisation via deux filtres (les tracés de ces tuyauteries par rapport à la cheminée étaient différents ; l’une la contournait, l’autre la surmontait sur une partie de son parcours). Elle porte également, au-dessus de la cheminée, deux groupes moto-ventilateurs à axes verticaux qui assurent le courant d’air ascendant dans la cheminée (ainsi que leurs deux courtes cheminées verticales d’évacuation), les accessoires des Luwa, un réseau complexe de vapeur alimentant ces concentrateurs ainsi que les doubles enveloppes des circuits de NA fondu, et enfin les portiques de manutention de l’ensemble de ces équipements.
 

 

  La tour comportait également une structure verticale de service, extérieure à la charpente métallique porteuse (tuyauteries de solutions à 98 %, tuyauteries de vapeur, câbles électriques de puissance et de contrôle, escalier, ascenseur).    
 

  Lors de la catastrophe, toutes les structures porteuses de la tour et la gaine verticale de service ont été renversées dans la direction opposée à celle du centre du tas principal de NA situé dans le hangar 221 (approximativement vers le Sud) ainsi qu’une partie des équipements situés au-dessus de la plateforme en béton armé.
 

 

  Certains équipements se situant au-dessus de la plateforme, mais latéralement par rapport à la cheminée, ont accompagné ce renversement général et ont été retrouvés à proximité des éléments qui avaient constitué le haut de la tour. Parmi eux, il faut notamment citer les concentrateurs finals Luwa, les deux pots de collecte, les rampes de pulvérisation, la liaison complète entre l’un des pots et les rampes qu’elle desservait (y compris le filtre), une partie seulement de la liaison entre l’autre pot et les rampes correspondantes. L’autre filtre n’a initialement pas été retrouvé puis a été chargé par des ferrailleurs, qui n’ont pas noté l’endroit où ils l’avaient récupéré, dans un camion évacuant des produits de déblayage. Il est heureusement tombé du camion qui s’éloignait (avant qu’il ne quitte le site). Ce sont alors des opérateurs AZF qui ont empêché les ferrailleurs de le recharger  et ont signalé l’existence de cette pièce à conviction aux autorités. Le rapport de l’expert judiciaire Jean-Pierre Couderc daté du 3 juin 2002, qui relate cet incident, a ensuite été escamoté de la liste, présentée comme exhaustive, des rapports d’expertise par le collège des experts principaux (cette liste est annexée à leur « Rapport d’étape et de synthèse jusqu’au 31 août 2004 »). Elle comporte d’autres rapports d’expertise datés du même jour, mais pas celui-là ; son escamotage est ainsi rendu peu apparent. Il m’a fallu beaucoup d’acharnement, dans la recherche de la vérité, pour mettre en évidence cette inqualifiable manipulation.   
 

 

  Le filtre situé à l’aval du Luwa Nord constitue, en effet, la première preuve, suivie de beaucoup d’autres, que la thèse de l’explosion unique, maintes fois ressassée par les experts principaux, notamment dans le rapport précité, était totalement mythique. Il est indubitable, en effet, qu’il a subi une violente explosion interne qui a éventré sa virole cylindrique, étiré plastiquement les goujons fixant le couvercle sur la virole, et arraché le fond du couvercle qui n’a pas été retrouvé. Les deux groupes moto-ventilateurs qui assuraient le courant d’air vertical, ainsi que les courtes cheminées qui leurs étaient associés, n’ont pas non plus été retrouvés. En revanche, deux pièces identiques en fonte ont été retrouvées plus tard, au Nord du cratère. Elle n’ont pas été enregistrées comme étant issues de la tour de prilling, bien qu’on ne connaisse ailleurs aucun équipement dont elles auraient pu provenir. Elles évoquent cependant pour moi, très clairement, des boites à bornes de moteurs et pourraient donc être celles des moteurs des ventilateurs, boites qui auraient été arrachés de leurs carcasses respectives au moment de leur envol, auraient ensuite suivi des trajectoires différente, les boîtes ayant survolé le 221 pour atterrir au Nord du site, les groupes étant retombés sur le 221 au moment de sa détonation (ce qui expliquerait leur disparition). Ces faits n’ont jamais intéressé ni la Commission d’Enquêtes Interne (CEI) du groupe Total, ni les experts judiciaires ; ils n’ont pas été évoqués devant le Tribunal Correctionnel.
 

 

  Les bardages verticaux de la cheminée ont été partiellement disloqués, manifestement par une explosion interne. Seule une partie d’entre eux a participé au renversement des structures porteuses. Le reste a été fragmenté et dispersé ; certains éléments ont été retrouvés au Nord du cratère. Très curieusement cet événement a, quant a lui, été évoqué en première instance mais sa signification évidente, l’antériorité de cette dislocation par rapport à la détonation 221, écartée d’un revers de main.
 

 

  Il faut insister ici sur le fait que les éléments disparus étaient facilement identifiables : les groupes moto-ventilateurs en raison de leur taille importante, les tuyauteries et le fond du filtre parce qu’ils étaient en inox qui brillait sur le sol ou sur un champ de gravats et de ferrailles, sombres et mats. Même s’ils n’avaient pas été systématiquement recherchés dans l’immédiat, on n’aurait pu manquer de les retrouver plus tard s’ils étaient retombés sur le site, comme ont été finalement retrouvées les présumées « boites à bornes ». 
 

 

  Plusieurs témoins extérieurs au site AZF, dont l’un situé sur le site SNPE, ont vu les éléments supérieurs de la tour décoller quasi-verticalement avant la détonation du 221. L’un d’eux, journaliste à La Dépêche du Midi, a titré le 22 septembre : « J’ai vu s’envoler la tour verte ». Un autre, Monsieur Patrick DUPONT, a vu la trajectoire des éléments décollés, d’abord quasi verticale, s’infléchir ensuite vers le Nord-Nord-Ouest puis a vu survenir, au bout d’un peu moins de deux secondes de vol, une explosion interne disloquant cet ensemble, resté jusque là homogène, avec émission simultanée d’un nuage de vapeurs rousses, et cela pratiquement au moment-même de la détonation du 221. Ce même témoin précise qu’il a vu tout le site s’illuminer en très forte sur-brillance par rapport à la lumière du jour, environ huit secondes avant le décollage des éléments supérieurs. Il imagine que cette sur-brillance était due à une sorte d’éclair qui aurait frappé le haut de la tour. De nombreux autres témoins confirment l’existence d’un phénomène lumineux intense ;  l’un décrit un éclair « jaillissant du haut de la tour ». Un témoin piéton sur le site AZF a vu, nettement avant la détonation du 221, des fumées colorées en jaune s’échappant par les ouïes d’aspiration d’air à la base de la tour. Un autre a vu le bardage vertical de cette tour s’éventrer latéralement. N’accédant pas au dossier de l’instruction, je n’ai eu connaissances de ces faits qu’ultérieurement, par Monsieur Arnaudiès qui avait lui-même, notamment, interrogé M. Dupont.
 

    Il est ainsi établi pour moi, sans le moindre doute possible, que des événements très graves se sont produits dans la tour de prilling avant la détonation du stock 221. Il est non moins certain que tout a été mis en œuvre par l’expertise judiciaire (tardivement suivie par le magistrat instructeur), avec la complicité tacite de certains membres de la CEI et de la défense, pour tenter de dissimuler cette évidence. Une théorie irréaliste a même été élaborée par l’expert en détonique Didier Bergues pour affirmer, contre toute évidence, que les désordres internes à cette tour avaient été initiés par la détonation 221. Cette théorie a néanmoins  été validée par le Tribunal Correctionnel.
 

 

  La reconstitution du scénario réel n’est pas facile. Il est certain qu’il ne s’est produit aucune détonation dans la tour ; sinon elle aurait été disloquée au niveau de cette détonation et ses éléments supérieurs n’auraient pas décollé en restant provisoirement groupés. Il apparaît donc comme hautement probable que l’une des tuyauteries de NA fondu a été percée sous l’effet d’un phénomène à identifier (sur lequel nous reviendrons), provoquant ainsi dans la tour une cataracte de nitrate au fil de la production. Le NA qui se déversait avait été également amorcé et se décomposait de façon non explosive, engendrant la formation d’importantes quantités de vapeur et de gaz. Les ventilateurs ont été saturés par ce débit supplémentaire considérable, ce qui explique la sortie de gaz à la base de la tour, par les ouïes d’aspiration.
 

 

  Cette première étape semble avoir duré plusieurs secondes. Aucune alarme n’a été sollicitée (la sonde  de température la plus en aval du process se situait, en effet, sur le pot de sortie du Luwa concerné et elle ne pouvait réagir au percement des tuyauteries de nitrate fondu amenant ce liquide vers les rampes). La réaction s’est ensuite accélérée en devenant déflagrante. C’est alors que les bardages latéraux ont été éventrés et que les éléments supérieurs ont décollé. L’arrivée de NA fondu dans l’une des tuyauteries qui a décollé s’est alors interrompue, la réaction de décomposition est remontée dans cette tuyauterie et dans le filtre correspondant. Elle s’est alors très vite transformée en détonation dans ce milieu semi-confiné, détonation qui a dispersé en vol les éléments décollés et produit le nuage de vapeurs rousses.

 

  Deux familles de thèses ont été proposées pour expliquer le percement d’une tuyauterie de nitrate fondu et l’amorçage simultané du NA qui se déversait :

 

  - La première, que j’ai personnellement émise, suppose que le phénomène qui a provoqué l’illumination du site en sur-brillance est bien un arc électrique dont la longueur considérable ne peut alors s’expliquer que par une intense ionisation préalable de l’atmosphère. L’arc électrique aurait été capté par le haut de la tour servant d’antenne et aurait percé la tuyauterie de nitrate fondu la plus proche, amorçant ainsi le NA qui s’est ensuite déversé. Il est regrettable que la CEI, qui avait fait effectuer plusieurs essais infructueux d’amorçage de nitrate solide granulé en vrac par un arc électrique puissant, ait rejeté ma suggestion, formulée par l’intermédiaire de Gérard Hecquet, de refaire l’essai sur une capacité fermée de nitrate fondu et modérément surchauffé. Car tout laisse penser, aux vrais spécialistes du produit, qu’un tel essai aurait réussi. Je note au passage que la tentative d’explication par Didier Bergues de l’illumination, par un soi-disant flash de fine poudre d’aluminium arrachée aux tôles de la toiture du 221, est dérisoire car il évoque, dans le même rapport, les « lambeaux » de tôles retrouvées sur le site, incompatibles avec l’hypothèse de leur pulvérisation.

 

  - La seconde suppose que l’initiation de la décomposition du NA s’est produite dans les circuits de nitrate fondus eux-mêmes, soit en raison de la présence (inexpliquée) d’un activateur de décomposition, soit en raison de surpressions locales intenses  résultant d’une cavitation engendrée par les vibrations       produites par l’événement sismique principal (le recollement sur une paroi d’une veine liquide décollée par cavitation provoque un choc). L’éclairement du site en sur-brillance serait alors dû à d’autres causes que de très longs arcs électriques. Plusieurs explications différentes de ce phénomène ont été avancées.    

 

  Les auteurs de ces deux types de thèses manquent toutefois cruellement de moyens pour pousser leurs  analyses plus avant.

 

  Quoiqu’il en soit, la très faible antériorité de la détonation des éléments en vol (qui passaient alors au-dessus du 221) et de la détonation du NA dans le 221 est frappante. Elle peut ainsi conduire à conjecturer un lien de cause à effet (projection de nitrate amorcé sur le tas principal à travers la couverture légère, qui était facile à percer). Mais, au minimum, elle explique que ce toit, intact avant la catastrophe, a été percé, libérant ainsi une fumée noire préalablement accumulée dans le 221 et créant ainsi le panache noir conique, pointe en bas, qu’a parfaitement décrit Jean Marie Arnaudiès lors de sa déposition. 

 

  Les experts judiciaires du collège principal ont affecté de ne pas voir les éléments factuels que je viens de décrire. Or le magistrat instructeur, peut-être sensibilisé à la suite de mon interrogatoire par le major Bellaval, les avait explicitement mandatés, courant 2004, pour élucider ce qu’il s’était passé dans la tour de prilling. Mais à ce moment, la rédaction de ce qui est devenu le « Rapport d’étape et de synthèse jusqu’au 31 août 2004 » était déjà bien avancée. Comme ce document continuait à marteler le dogme de l’explosion unique, les experts ont décidé de ne rien changer à la rédaction en cours, de la terminer, de  remettre officiellement leur rapport et de retarder de plusieurs mois leur réponse à l’ordonnance du juge.

 

Le rapport d'étape et de synthèse

  La remise du rapport a, dès le lendemain, été annoncée et commentée par « La Dépêche du Midi ». Comme on ne peut guère soupçonner le magistrat instructeur ni son cabinet d’être à l’origine de fuites dans le dossier de l’instruction, force est de constater que ce sont les experts judiciaires eux-mêmes qui, pour assurer leur auto-publicité, ont remis leur rapport à ce journal,  pratiquement en même temps qu’ils le remettaient au juge. À partir du moment où ce document était ainsi introduit dans le milieu médiatique, son accès était devenu aussi facile que celui d’un roman policier dans un hall de gare et je me le suis procuré sans la moindre difficulté.

 

   Sa lecture m’a littéralement consterné. Je ne m’attendais certes pas à un document constructif de la part du collège principal mais je n’imaginais pas qu’il fut possible, à des auxiliaires de justice opérant     sous serment, d’émettre un document aussi critiquable :

 

- Tout d’abord, sur le plan strictement procédural, il relèvait manifestement d’un parti pris accusatoire. Il   semblait ainsi n’être destiné qu’à l’accusateur public et non pas au juge d’instruction, dont la mission était d’instruire à charge et à décharge. Sa première page ne se référait d’ailleurs qu’à la fameuse ordonnance initiale : «Homicides involontaires par violation, manifestement délibérée, …etc. » et escamotait les ordonnances du magistrat Thierry Perriquet qui ne s’était jamais exprimé en ces termes.

 

- Il ne tenait aucun compte, ensuite, des critiques formulées précédemment et qui figuraient dans le dossier de l’instruction. C’est ainsi que le rapport Couderc du 3 juin 2002, qui mettait à mal le dogme de l’explosion unique et montrait la pleine coopération des opérateurs AZF (auxquels on devait seuls le miraculeux sauvetage de la pièce à conviction essentielle constituée par le filtre éclaté), que la confrontation Hecquet / Barat / Van Schendel du 23 janvier 2003, que la confrontation Arnaudiès / Souriau du 06 février 2003, que l’ordonnance Perriquet demandant l’étude des phénomènes ayant affecté la tour de prilling, étaient passés à la trappe.

 

  C’était déjà beaucoup. Mais les soi-disant analyses scientifiques et techniques du rapport ne valaient pas mieux. Je ne puis ici les citer toutes mais je tiens à évoquer l’interprétation inepte d’un rapport du laboratoire central de la police scientifique, faisant état de la présence de carbone minéral et organique dans le nitrate du stock 221 et l’interprétant comme une preuve de pollution accidentelle, alors que tout technicien un peu compétent sait que le nitrate engrais voyait son titre ajusté à 33,5 % d’azote par introduction de calcaire (d’où la présence normale de carbone minéral) et subissait un enrobage final stabilisé par l’introduction modérée d’un adhésif (d’où la présence normale de carbone organique). Il fourmillait d’autres invraisemblances quant à l’état de la dalle du 221, à la présence d’eau dans le sas et autour du tas principal et quant à l’établissement d’un scénario de l’accident chimique (cinq scénarios différents faisant état, soit d’un amorçage du NCl3 liquide au contact d’une croûte de nitrate, censée être présente sur la dalle, ou avec le nitrate de la base du tas présent dans le sas, soit d’une détonation du NCl3 gazeux au sein de ce tas).

 

  J’ai alors entrepris de rédiger un contre-rapport dont la première version a été soumise à mes nouveaux amis, pour correction ou validation. Monsieur Jean-Christian Tirat l’a remise, en l’état, au magistrat instructeur qui a décidé de me convoquer. Dans l’intervalle, j’avais reçu les commentaires de mes amis et ceux de Serge Biechlin, tenu informé par Jean Marie Arnaudiès. J’en ai alors rédigé une version définitive que j’ai envoyée le 7 janvier 2005 au magistrat instructeur, en vue de ma comparution, le 12.

 

  Cette comparution a été très constructive. Au cours d’une première partie, informelle, le juge m’a fait développer certains de mes commentaires fondamentalement dubitatifs sur le rapport des experts, m’a fourni des informations complémentaires sur  certains phénomènes précurseurs que je ne connaissais pas, a attiré mon attention sur ce qu’il s’était passé dans la chaufferie de la SNPE ainsi que sur les dégradations subies par sa cheminée et m’a demandé de continuer à réfléchir à ces données puis de le tenir au courant. Dans une deuxième partie, il m’a fait déposer sous serment, a introduit mon contre-rapport dans le dossier comme faisant partie de mon témoignage, et m’a déclaré : « Il est clair que vous êtes en opposition formelle avec les conclusions des experts du collège principal. Pouvez-vous me résumer en quelques mots les thèmes de votre contestation ? ». Réponse : « Quel que soit l’angle sous lequel on l’examine, ce rapport est systématiquement consternant ». Question : « Mais à quel point vous paraît-il consternant ? ». Réponse : « Lorsque j’étais encore aux affaires, si l’un de mes ingénieurs m’avait remis un rapport de cette qualité, j’aurais immédiatement demandé son licenciement ». Déclaration finale du juge : « Je n’ai qu’un reproche à vous faire, c’est de ne pas vous être manifesté plus tôt. Si vous l’aviez fait, je vous aurais nommé expert judiciaire et nous aurions gagné beaucoup de temps. Maintenant que vos positions sont largement diffusées, je ne le puis plus car j’aurais l’air de prendre parti ». C’est alors seulement que je lui ai rendu compte des menaces qu’avait fait peser sur mois le SRPJ, menaces dont je lui avoué qu’elles m’avaient longtemps paralysé.

 

  J’ai ensuite continué à réfléchir aux données que je venais d’apprendre, cette fois avec l’aide de mes nouvelles relations locales qui les connaissaient déjà. J’ai pu faire part au juge des conclusions suivantes :

-       Son hypothèse d’une nappe de gaz rampante provenant de la SNPE était crédible pour expliquer certaines anomalies, surtout si l’on imaginait que ces gaz étaient arrivés par d’anciennes galeries souterraines traversant le petit bras de la Garonne (au lieu de franchir ce petit bras en surface, ce qui est bien plus difficile en raison de la tendance de toute nappe rampante à s’écouler selon le lit de ce bras puis du fleuve),  mais il ne pouvait s’agir de méthane comme il l’avait évoqué. Les candidatures d’autres gaz plus denses ne manquaient toutefois pas. L’existence d’une telle nappe ne me semblait cependant pas pouvoir expliquer la détonation du 221.

 - Sa description des « boules de feux », qui s’étaient tranquillement promenées sur le site et dont l’une en était même sortie, n’évoquait pas pour moi des boules de feu au sens des chimistes (boules enflammées d’un mélange de gaz combustible et d’air) mais un phénomène analogue à celui de la « foudre en boule » qui se manifeste rarement, mais indubitablement, lors de l’arrivée de cumulonimbus électriquement chargés, qui ionisent fortement l’atmosphère avant le claquage produisant les premiers coups de foudre au sol. J’en concluais que le site AZF et, probablement, le site SNPE étaient très fortement ionisés par une cause à rechercher, avant le claquage correspondant aux  « éclairs » vu par de nombreux témoins. Ce diagnostic de l’ionisation était confirmé par la citation, par le juge lui-même, de l’opérateur AZF qui enfilait des sacs sur la mamelle métallique de sortie d’une peseuse-ensacheuse de NA com-mercial : il a vu cette mamelle devenir lumineuse, ses mains se sont plaquées sur elle sans qu’il ait pu se dégager et il n’a été libéré que par la grande détonation du 221. Une seconde confirmation a, peu après, résulté du fait que j’ai alors appris tous les « plantages » d’appareils électroniques, tels que des ordinateurs et des peseuses, survenus sur le site AZF mais aussi dans ses environs avant la détonation 221.

- Sa description, enfin,  de la tentative d’allumage au gaz naturel de la chaudière située sur le site SNPE, pour la première fois depuis des mois consacrés à une modification de ses circuits internes de fumées, et du ratage de cet allumage m’ont conduit à diagnostiquer une explosion interne du gaz injecté, à la base de destructions internes dans la chaufferie et de la fissuration du fût extérieur cylindrique en béton armé de cette cheminée, suivant une génératrice verticale sur plusieurs dizaines de mètres. J’ai complété ce diagnostic en précisant qu’il était mécaniquement impossible qu’une explosion externe ait pu engendrer une telle fissure et que cette affirmation était confirmée par ma connaissance de la nature des dégats infligés à de multiples cheminées par des bombardements, au cours de la deuxième guerre mondiale.

 

  La réponse des experts judiciaires du collège principal s’est fait attendre plusieurs mois. C’était une longue lettre d’attaques strictement ad hominem datée du 18/05/2005, qui ne comportait pas la moindre tentative de discussion des arguments techniques que j’avais avancés. Je m’attendais donc logiquement à être convoqué à une confrontation avec eux devant le magistrat instructeur. À ma grande surprise, il n’en a rien été. J’y reviendrai.

 

Évolution de la Chambre en faveur de la thèse accusatoire

  La suite des événements a montré l’implacable continuité du déroulement du processus accusatoire. La Chambre de l’Instruction a ainsi décidé, d’une part d’élargir la procédure pénale à la personne morale GP en sus des personnes physiques déjà mises en examen et, d’autre part, de rattacher la procédure civile à la procédure pénale. Certains, comme l’ancien directeur juridique de Total, M. IRISSOU, devenu conseiller du groupe pour assurer le suivi des grands contentieux, ont voulu croire qu’il s’agissait de constater que la procédure civile avait perdu son importance, car le groupe avait indemnisé rapidement les victimes de la catastrophe, sans avoir été condamné à rien. Mais cela a, bien au contraire, ouvert à celles des parties civiles qui s’accrochaient agressivement à la thèse accusatoire, la possibilité juridiquement très contestable de s’associer à la réclamation de condamnations pénales contre les deux personnes physiques encore en examen et, de façon plus contestable encore, contre le groupe Total et son PDG de l’époque, qu’elles ont accusé de manipulation de sa filiale de filiale GP. J’ai, quant à moi, interprété ces faits comme une évolution notable de la Chambre en faveur de la thèse accusatoire, alors qu’elle avait été jusque là très scrupuleuse en matière d’équité, notamment en rejetant les appels interjetés par le Procureur contre les non-lieux prononcés par le juge Perriquet, en faveur de plusieurs personnes physiques mises en examen par son prédécesseur.

 

  C’est également la période au cours de laquelle on a vu naître une offensive coordonnée de divers électriciens, qui ont prétendu démontrer l’unicité de l’explosion et la véracité de sa datation par Annie Souriau. Pour ce faire, ils ont d’abord traité les mémoires de trois ordinateurs AZF qui enregistraient un très grand nombre d’événements (manœuvres normales, alarmes, déclenchements, etc.) et qui compor-taient chacun une horloge interne non synchronisée avec le temps universel. Ils les ont d’abord synchronisés  entre eux en mettant en évidence des événements communs à deux enregistrements. Cela n’appelle pas de critique. Mais, pour les rattacher au TU, il a fallu les synchroniser avec des enregistrements EDF, dont les horloges internes étaient toutes quotidiennement recalées sur le TU. Cette opération était bien plus délicate : elle est passée par l’analyse de deux défauts successifs très proches survenus sur la ligne 63 kV, dite « des Demoiselles », longeant la limite Nord du site AZF. Les électriciens ont déclaré que le premier de ces défauts (diphasé) était remonté sur le réseau 225 kV qui alimentait AZF et enregistrés sur l’oscilloperturbographe AZF qui surveillait notamment les tensions entre phases et terre de son alimentation 225 kV. Cet appareil n’enregistre les données qu’il surveille qu’en boucles courtes, l’enregistrement de la boucle suivante effaçant la précédente. Ce n’est que lorsqu’une anomalie est détectée que la boucle en cours est mémorisée. Or les rapports des électriciens disent qu’un autre défaut, strictement intérieur à l’usine, aurait déclenché une mémorisation sur laquelle on voit, par pure coïncidence, la remontée du premier défaut diphasé 63 kV, insuffisante pour l’avoir elle-même déclenché. D’où la synchronisation globale souhaitée d’AZF avec le TU.

 

  Cette dernière étape est clairement sujette à caution. On sait en effet, par ailleurs, que les réseaux MT, HT et THT étaient déjà gravement perturbés à ce moment depuis plusieurs secondes et il aurait été intéressant d’étudier la mémoire informatique de l’appareil pour faire une analyse fine du défaut diphasé et confirmer (ou infirmer) l’origine qu’on lui a prêtée. Comme le second défaut (monophasé) ne pouvait remonter à travers un transformateur, il était en effet impossible d’identifier le défaut diphasé par sa proximité avec le défaut monophasé. Or AZF n’avait pas les moyens d’effectuer cette analyse et a envoyé l’appareil chez son constructeur. Je n’ai jamais réussi à savoir ce que ce dernier avait conclu. Mais l’appareil s’est retrouvé ensuite saisi par le SRPJ comme pièce à conviction et, lorsque d’autres experts s’y sont intéressés, on a découvert que cette pièce à conviction avait été égarée ! Je n’ai pu manquer de rapprocher cet étrange destin de celui survenu au sismographe de l’OMP. Mais, même si l’on admet la synchronisation effectuée grâce à cette mémorisation, on va de difficulté en difficulté. L’analyse du double défaut par EDF est, en effet, la suivante : deux des phases de la ligne des Demoiselles ont été secouées par l’explosion AZF et mises en court-circuit, d’où un déclenchement non temporisé des disjoncteurs d’isolement de la ligne, suivi d’une courte temporisation pour laisser au défaut diphasé la possibilité de s’effacer spontanément, puis d’une tentative de ré-enclenchement automatique, non réussie car elle se serait alors faite sur un défaut monophasé nouveau, apparu pendant la coupure. D’où la réouverture définitive des disjoncteurs d’isolement de la ligne. Divers témoins ont dit (notamment lors du séminaire M & S du 19/01/2007 sur les datations) que l’un des conducteurs aériens avait été coupé net, sans étirement plastique des câbles de part et d’autre du point de rupture, et que la chute au sol des deux tronçons, pendant la brève temporisation précédant la tentative de ré-enclenchement, aurait provoqué le défaut monophasé. Là non plus, il n’a pas été possible de retrouver ces deux tronçons, rapidement déposés et revendus à des ferrailleurs, ni donc de vérifier l’exactitude des témoignages.

 

  Le problème est que, si l’on admet que la coupure du câble a été produite par un éclat coupant arrivant en tir tendu du lieu de la détonation (durée maximale du trajet : 2 s), la datation de cette dernière est pos-térieure à la datation Souriau. Certains experts ont donc imaginé une trajectoire en tir courbe de l’objet, qui se serait élevé à une hauteur suffisante pour justifier une durée de trajectoire d’environ 9 s, compatible avec cette datation. Mais le problème paradoxal est, qu’alors, on ne peut plus expliquer le court-circuit diphasé par le souffle de l’explosion 221, qui aurait secoué les câbles concernés. Par ailleurs, un éclat tranchant léger retombant après une telle trajectoire aurait été trop ralenti par la résistance de l’air pour pouvoir couper net un câble. Il aurait donc fallu que se soit un objet très lourd, qui aurait étiré plastiquement le câble jusqu’à sa charge de rupture, objet que l’on n’aurait pu manquer de retrouver.

 

  D’où ma conclusion personnelle qu’il s’agissait bien d’un éclat tranchant léger, arrivant en tir tendu, ce qui invalide la datation Souriau et valide la datation Arnaudiès.

 

  Mais ces électriciens ne s’en sont pas tenu là et ont produit une étude très fouillée de tous les enregis-trements effectués sur le site AZF. Ils en ont conclu que la datation de chaque événement et l’analyse de sa position par rapport au cratère montrait qu’il correspondait au passage de l’onde de choc puis de l’onde de pression issues du 221. Or j’ai montré précédemment que tout ce qu’il s’était passé dans la tour de prilling avant le décollage de ses éléments supérieurs ne pouvait être détecté par les sondes existantes. Par ailleurs, cette étude s’appuie sur une double pétition de principe : explosion unique à la base du phénomène sismique principal, fixation du temps zéro du processus par ce phénomène principal. Il serait parfaitement possible de fabriquer un tout autre raisonnement en dédoublant les origines géographiques des phénomènes observés et en affectant deux datations différentes aux deux événements correspondants. Hélas, les objections avancées ont laissé de marbre les électriciens concernés ainsi que la CEI, qui sont restés persuadés de l’unicité de l’explosion 221 même s’ils n’adhéraient pas à l’hypothèse de l’amorçage chimique de cette explosion.
 

 

  C’est également au cours de cette période que j’ai été initié par mes nouveaux amis toulousains et, plus particulièrement, par Jean Marie Arnaudiès, aux événements qui s’étaient produits sur le site SNPE. Il apparaît que ce site a été le théâtre de plusieurs explosions, dont deux ont provoqué des colonnes verticales de gaz parfaitement décrites par des témoins extérieurs et dont l’une s’est élevée à au moins 700 m. Il vous a fait part de ces témoignages et des conditions dans laquelle il en a fait confirmer un par le témoin, sur le lieu même de son observation, en présence du juge Thierry Perriquet. Il m’a également appris le déploiement rapide, au-dessus du 221, d’un cône noir, pointe en bas, juste avant la détonation 221, cône dont l’existence ne peut correspondre qu’à la présence de carbone dans ce hangar.
 

 

   Je voudrais aussi évoquer les destructions des divers postes électriques SNPE. Elles ont été interpré-tées par les experts judiciaires, sans la moindre raison valable, comme résultant de l’effet mécanique de la détonation  AZF. Or une « Note d’expertise concernant l’origine du sinistre AZF », demandée très vite par la CEI au cabinet JPR EXPERTS, affirme que ces postes (et les postes RTE qui les alimentaient) ont été affectés par des accidents électriques gravissimes très antérieurs à la détonation AZF et un peu antérieurs aux explosions SNPE ( premiers défauts relevés : 10h 17min 55,77s sur arrivée/départ SETMI à Mounède, 10h 17min 65,93s à Mouillone correspondant à une chute de fréquence). Il est donc a priori possible que leur destruction ne résulte que de l’effet mécanique des énormes surintensités qui se sont alors produites. Mais cette éventualité devient une certitude en ce qui concerne un petit poste secondaire dit F2, alimenté en 20 kV, qui faisait partie de l’ancienne alimentation de l’usine en moyenne tension. Ce poste alimentait lui-même, par l’intermédiaire d’un transformateur, un poste C2 sous une tension de 11,5 kV. J’ai pu accéder, par la note du 17/08, à des photos internes de ce poste prises après la catastrophe : elles montrent des cellules éventrées par des explosions internes qui ne peuvent avoir d’autre origine qu’électrique, à l’intérieur d’un bâtiment qui n’était pas détruit. J’interprète ces explosions de la façon suivante : cet ancien poste restait couplé avec le nouveau par des liaisons qui ne pouvaient transporter qu’une puissance limitée et qui était protégées par des disjoncteurs dont le pouvoir de coupure était insuffisant. Au moment des graves incidents survenant sur le nouveau, qui ont provoqué le déclenchement de ses deux alimentations principales, ces liaisons secondaires ont alimenté le défaut, ses disjoncteurs n’ont pu couper les intensités de court-circuit correspondantes et ont explosé. Je précise que cette note d’expertise, qui a été rejetée par la CEI, ne me paraît pas figurer dans le dossier de l’instruction. Mais son auteur, Monsieur Jean-Pierre RAPONI, a décidé plus tard de la présenter à FR 3 Sud, en la datant alors du moment de cette décision (17/08/2005, avec modification le 18/11)  J’en ai eu communication par trois sources : le journaliste d’investigation « free lance » Guillaume D’Alessandro, Serge Biechlin et Jean Marie Arnaudiès et l’ai déposé près des greffiers en chef de la Cour d’Appel.
 

 

  Je tiens à préciser que le principe même du bouclage, sur les alimentations principales, d’une alimentation de secours, issue d’une source différente et présentant une faible capacité de transport ainsi qu’un faible pouvoir de coupure, est une hérésie conceptuelle, génératrice d’un risque permanent, que je n’aurais jamais laissé passer dans les usines dont j’étais responsable. Je pense même que les deux alimentations principales de la SNPE, l’une en 63 kV avec un transformateur 63/20 à la SNPE, l’autre en 20 kV avec un transformateur 63/20 à Lafourguette, étaient inutiles et susceptibles de devenir intrinsè-quement dangereuse s’il existait, comme c’était le cas, un dispositif de commutation automatique capable de connecter l’une des alimentations sur un défaut affectant l’autre, avant qu’il n’ait été coupé. A titre de comparaison, rappelons que l’usine AZF n’était dotée que d’une seule alimentation 225 kV, dont la fiabilité était suffisante et qui ne lui faisait pas courir les risques que je viens d’évoquer.   

 

  Ce même rapport attribue les accidents électriques ci-dessus à un faux couplage de l’un des alternateurs de la centrale de co-génération. J’appelle « faux couplage » la fermeture du disjoncteur connectant un alternateur à un réseau, alors que la concordance de phase ente les tensions sinusoïdales existant entre les bornes du disjoncteur n’a pas été établie. Il peut alors s’agir d’un cataclysme électrique d’une importance très supérieure aux effets d’un court-circuit franc : si le couplage se fait en opposition de phase, les tensions amont et aval diffèrent, en effet, de deux fois la tension de crête c’est à dire de 56,7 kV pour une tension efficace de 20 kV du réseau. Les effets d’un tel faux couplage sont spectaculaires : effets mécaniques directs sur l’alternateur qui peut être arraché de son bâti (fortement couplé avec le sol et lui transmettant ainsi des vibrations importantes), surintensités instantanées considérables qui peuvent dé-truire les installations des postes par les effets mécaniques des champs magnétiques engendrés, génération de surtensions transitoires de rupture multipliant la tension de crête par un facteur élevé et amorçant ainsi des arcs aériens. Or il se trouve qu’un tel arc s’est effectivement  amorcé dans le poste électrique principal de la SNPE et s’est étendu vers Lafourguette.
 

 

La déposition d’Elyo Océan devant le juge Perriquet s’avérerait ainsi être un nouveau mensonge. Le processus de redémarrage de la co-génération SNPE aurait été bien plus avancé que ce qu’on lui a dit (simple tentative d’allumage raté de la chaudière avant la catastrophe). La chaudière aurait ainsi été mise en service, un groupe turbo-alternateur démarré (probablement le groupe à turbine à vapeur) et fait l’objet d’un faux couplage sur le réseau. D’où l’origine de la rafale d’accidents ayant affecté le site SNPE, dont l’explosion dans la cheminée. Cette analyse semble confirmée par le fait que ce n’est pas    l’opérateur concerné par la fausse manœuvre fatale, soi-disant frappé d’amnésie sélective concernant la seule tranche de temps entourant l’accident, qui a pu s’exprimer mais un représentant de la société qui l’employait, dont la déposition avait été soigneusement ajustée pour évacuer toute responsabilité d’Elyo Océan et de son donneur d’ordre SNPE. Ces deux sociétés connaissent donc parfaitement l’opérateur concerné sans l’avoir jamais évoqué et une enquête de police toute simple devrait permettre de l’identifier sans difficulté.        

 

Tout ce que je viens de dire concernant la SNPE a été totalement ignoré par les experts judiciaires, qui ont même tenu à la féliciter pour sa remarquable tenue lors de la détonation AZF. Ce qui m’a davantage surpris est l’attitude de la CEI. Alors que j’évoquais ces problèmes avec Monsieur Irissou, le 06/07/2007 au siège de Total, M. Henri Fournet, qui était présent, m’a alors déclaré : « La CEI ne s’est jamais intéressée à ce qu’il aurait pu se passer à la SNPE car, même s’il était avéré qu’il s’y est passé quelque chose, il serait impossible d’établir un lien logique avec la détonation AZF ». On ne peut dire plus clairement  qu’elle a évacué un problème qu’elle ne savait pas, ou qu’elle ne voulait pas, interpréter.  

 

  Pendant ce temps, on constatait, à partir de début septembre 2005, un changement radical d’ambiance dans l’instruction. Le juge Perriquet, jusque là si ouvert aux critiques formulées contre la thèse des experts du collège principal, se referme brutalement, prend une ordonnance (dont j’ai oublié le nom  technique) mais dont l’objet était l’interdiction d’introduire de nouveaux éléments dans le dossier de l’instruction hors les conclusions définitives des experts, puis met ces experts en demeure de trouver quelque chose de significatif dans les plus brefs délais. Parallèlement, il prononce un ultime non-lieu en faveur du conducteur d’engin Gilles Fauré, injustement soupçonné depuis l’origine d’avoir amené du DCCNa dans le sas du 221. C’est alors qu’interviennent les dernières expériences de Didier Bergues qui aboutissent au fameux tir n° 24. Le fait qu’il était strictement impossible de concevoir l’existence, dans le sas 221, de   conditions analogues à celle du tir n° 24 a paru totalement secondaire. La demande de la défense de refaire cet unique essai de façon contradictoire, parfaitement justifiée sur le plan scientifique, a été sèchement rejetée par TP sous un prétexte incompréhensible. Le collège principal n’avait plus qu’à rédiger son rapport final et le juge qu’à établir son ordonnance de renvoi devant le TC.
 

 

  C’est alors que j’ai constaté que tous mes apports lors de ma comparution du 12 janvier 2005, puis sous forme de compléments épistolaires à ma déposition, avaient été censurés. Je n’étais plus cité dans l’ordonnance que pour avoir été incapable de préciser l’origine du processus catastrophique complexe dont je prétendais qu’il avait existé. J’ai alors compris pourquoi je n’avais jamais été confronté aux experts du collège principal : une telle confrontation aurait, en effet, été fatale à la thèse accusatoire officielle, thèse à laquelle Thierry Perriquet s’était tardivement rallié, alors qu’au début 2005, il n’y croyait pas un seul instant.

 

Le procès en première instance

  Le procès correctionnel n’a été qu’une laborieuse tentative de validation de cette thèse entachée d’attaques injustifiées de témoins qui, comme M. Domenech déjà cité, M. Georges Paillas, agent de maîtrise AZF chargé du secteur incriminé ou M. Michel Manent en contestaient certains aspects. Le professeur Georges Guiochon, cité par une partie civile (Madame Mauzac), a été mis dans l’impossibilité de s’exprimer complètement par l’avocat de cette dernière. Le représentant du CEA DAM s’est illustré par une déposition pertinente démontrant qu’aucun événement sismique significatif n’avait été décelé avant l’événement principal. Le président l’a d’ailleurs félicité pour la clarté de son exposé ; dans son esprit, le CEA avait ainsi confirmé l’unicité de l’explosion. Mais, dans la réalité, le CEA avait menti par omission puisqu’il s’est avéré que l’événement principal était antérieur d’environ 8 s à la détonation 221, dont la signature sismique n’a donc pu être enregistrée qu’après.
 

 

  Quatre personnes qui avaient individuellement écrit au Président Le Monnyer pour lui faire part de leur désir d’être entendues (MM . Arnaudiès, Joets, Hecquet et moi-même) n’ont reçu aucune réponse. Une autre personne, Madame Kathleen Baux, s’est portée partie civile, a été agréée puis a voulu citer ès qualité les quatre personnes éconduites (en joignant à sa demande des documents émanant de Gérard Hecquet). Le Tribunal Correctionnel a reporté sa décision d’audience en audience pour rejeter finalement la demande de KB lors de la dernière, juste avant de se mettre en délibéré, au prétexte que « La Cour en savait assez ! ». 

 

  Le procès a aussi mis en évidence le fait que Serge Biechlin et la société Grande Paroisse n’auraient jamais du être défendus par le même cabinet d’avocat. À diverses reprises, on a ainsi vu la défense se tenir sur une réserve surprenante, apparemment imposée par sa stratégie de défense de GP, alors que Serge Biechlin aurait disposé, s’il avait été libre de le faire, de tous les moyens lui permettant de mettre en évidence la fausseté de certaines affirmations émanant des experts, puis le fait que le processus catastrophique global, très complexe, avait aussi concerné le site SNPE et, bien plus loin encore, des postes électriques du réseau EDF RTE. Ce risque de conflit d’intérêt n’avait pas échappé au président de la chambre correctionnelle mais, paradoxalement, il n’a pas posé la question à la personne physique concernée, Serge Biechlin, mais à Me Daniel Soulez-Larivière, qui s’est naturellement empressé de lui affirmer que ce risque n’existait pas.
 

 

  Le résultat final était prévisible. Au plan civil, la défense n’ayant jamais ni produit ni même cherché la moindre preuve que l’initiation du processus aurait pu se trouver ailleurs que sur le site AZF, le bien-fondé des indemnités versées par Total au nom de sa filiale de filiale GP, en tant que gardienne des produits en cause, a été confirmée et SB condamné à une amende. Au plan pénal, tout en affirmant son intime conviction de la véracité de l’accident chimique, la Cour a décidé la relaxe des accusés faute de preuve.

 

Conclusion

   Je souhaite maintenant apporter à la Cour, si elle m’y autorise, mes propres conclusions :

 

[ Refus de la Cour. Bernard Rolet élague alors le texte écrit de ses conclusions. Il maintient sa dernière phrase qu'il prononce avec solennité en la renforçant. ]

 

   Je demande donc respectueusement à la Cour de bien vouloir ordonner la réouverture de la pseudo-enquête conduite jusqu’à ce jour, sans aucune exclusion territoriale (ni le site SNPE, ni les postes électriques lointains, ni les souterrains des sites chimiques ou de la colline de Pech David), avec tous les moyens dont dispose la Puissance publique et avec le concours de véritables experts. 



[Questions explicatives de Monsieur Michel Massou, partie civile sans avocat, donc lues par le président. ]

Question 1 :
Vous venez, dans votre déposition, de critiquer sévèrement le comportement des experts judiciaires du collège principal et celui des experts en détonique. Vous vous appuyez sur des considérations techniques souvent complexes.
Pourriez-vous également illustrer les dérives que vous dénoncez par un exemple très simple, qui soit éclairant pour le profane ?


   L’exemple le plus simple qui me vient à l’esprit est le suivant :

 

   Dans le « Rapport Final », établi sous serment et cosigné par les membres du collège principal dont Monsieur Daniel Van Schendel, il est écrit, sans la moindre justification crédible : « Il y avait 532 t de nitrate dans le hangar 221 ».

 

   Lors de la déposition de Daniel Van Schendel devant le tribunal de première instance, il a déclaré, également sous serment, : « Le jour de la catastrophe, il y avait environ 400 t de nitrate dans le hangar 221 ».

 

   Cet exemple me semble éclairant à plusieurs points de vue :

 

    - La désinvolture stupéfiante de DVS qui énonce autoritairement deux affirmations contradictoires sans considérer comme nécessaire de justifier un changement d’avis aussi considérable.

 

     - L’attitude incompréhensible de la chambre correctionnelle qui n’a pas rappelé au témoin que le code de procédure pénale ne l’autorisait pas à modifier le contenu du rapport final.

 

     - L’obsession accusatoire des experts judiciaires qui n’ont pas raté une si belle occasion d’affirmer qu’en dehors de ses autres soi-disant turpitudes, Serge Biechlin n’avait pas respecté l’arrêté préfectoral limitant à 500 t la masse de nitrate que l’on pouvait stocker dans le 221. Didier Bergues, expert détonicien, avait notamment écrit, dans son rapport du 24 janvier 2006, qu’il y avait 563,4 t de nitrate dans ce hangar, ce qui est proprement délirant lorsque l’on sait qu’il y avait un peu plus de 350 t..

 

    - L’absence de fondement de toute l’action judiciaire qui nous vaut d’être aujourd’hui présents. Cette action est, en effet fondée sur l’Ordonnance de renvoi devant le Tribunal correctionnel rendue par le magistrat instructeur Thierry Perriquet, ordonnance qui s’appuie très explicitement sur le « Rapport Final ». Or c’est ce rapport lui-même qui a été remis en cause par le principal de ses rédacteurs.  

 

    - L’inertie de la défense qui n’a pas réagi, alors que le moins expérimenté des avocats débutants n’aurait pas manqué de soulever un scandale.

 

   - Le fait que Serge Biechelin a été maintenu sous tutelle par la défense. Il n’avait, en effet, pas besoin de ses avocats pour se lever seul et dénoncer cette imposture, alors qu’il n’a rien dit.

 



Question 2 :
Vous avez déclaré que vous ne connaissiez rien à la sismique mais que des prospecteurs pétroliers vous avaient appris que les signatures sismiques des détonations de surface sont toujours discrètes car leur couplage avec sol est médiocre. Pouvez-vous nous préciser ce que vous avez ainsi appris et comment ?


   Cela s’est passé dans l’Émirat de Qatar en 1974. Je faisais partie d’une équipe de techniciens et de juristes français qui négociaient deux joint-ventures avec la société pétroléogazière nationale en vue de créer deux complexes chimique frères, l’un près d’Oum Saïd au Qatar, l’autre près de Dunkerque en France, complexes qui ont effectivement été construits.

 

    J’avais rendez-vous, un matin, avec le Ministre des Finances et du Pétrole. En me présentant au ministère, j’ai appris que le ministre était souffrant et que mon rendez-vous était reporté au lendemain. Un représentant de la société Schlumberger avait rendez-vous avec un proche collaborateur du ministre et a appris que cette personne était également souffrante. Nous nous sommes donc trouvés désœuvrés et avons bavardé de nos métiers respectifs. C’est ainsi qu’il m’a appris les multiples façon d’engendrer des vibrations sismiques artificielles, à partir de la surface du sol, pour identifier (par une sorte d’échographie) les interfaces sédimentaires en profondeur et voir si elles étaient de nature à pourvoir piéger un gisement de gaz ou de pétrole en interceptant sa remontée spontanée vers le haut, à partir de la roche mère au sein de laquelle il s’est formé.

 

   Il m’a alors précisé que les détonations de surface, qui creusent un cratère, étaient inutilisables car leur couplage au sol était trop faible. Lorsqu’on utilisait quand même des charges détonantes pour pouvoir bénéficier d’un repère temporel très précis (l’onde de choc), il fallait les enterrer.

 

   Notons que c’est exactement ce qu’a fait la société chargée de procéder à des essais sismiques sur les sites AZF et SNPE. 

 

   Mon interlocuteur a aussi précisé que les charges déflagrantes de surface avaient un comportement tout différent. Elles ne creusent pas de cratère et leurs couplages avec le sol sont bien plus élevés.

 

   La question de M. Massou me fait soudain penser que tout le monde a rencontré ce problème en conduisant une voiture munie d’un moteur à explosion. Dans un tel moteur les explosions sont déflagrantes et leur relative progressivité leur assure un excellent couplage avec les pistons. Lorsque le moteur est à trop bas régime et que l’on accélère brutalement, le moteur émet un cliquetis, comme si des pièces métalliques s’entrechoquaient. En fait, il n’en est rien : c’est la combustion qui devient alors détonante et le cliquetis n’est autre que le bruit des ondes de choc qui martèlent la culasse. Ces mêmes ondes de choc martèlent aussi les pistons, leur couplage avec eux s’effondre ainsi que la puissance délivrée par le moteur.  

 



Question 3 :
Estimez-vous possible qu’une investigation dans et sous la zone de 20 600 m2 encore sous scellées judiciaires conduise à des découvertes et à des vérifications de nature à favoriser la recherche de la vérité ?


    Une telle investigation serait incontestablement utile dans le cadre de la relance de l’enquête que je viens de préconiser.

 

   Elle pourrait ainsi conduire à la mise en évidence d’ouvrages anciens qui auraient existé sous le 221, tels que des souterrains, des tuyauteries ou des câbles électriques passés jusqu’ici inaperçus, soit parce qu’ils n’ont pas laissé de traces bien nettes dans le cratère, soit parce que ces traces ont été détruites par la frénésie inconsidérée d’exploration de ce cratère à la pelle mécanique qui a immédiatement sévi après la catastrophe, sans que l’on sache qui l’avait ordonnée et, encore bien moins, pourquoi ?

 

   De tels ouvrages traversants pourraient ainsi être mis en évidence par des fouilles en profondeur, dans la zone que Monsieur Massou vient de définir.

 

  Mais on pourrait retrouver aussi dans les déblais, donc à faible profondeur, des résidus divers significatifs qui n’ont pas été collectés ailleurs sur le site et qui ont ensuite disparus. Je pense notamment à des fragments de la toiture en aluminium du 221. Il est possible que des « lambeaux » de tôles y aient subsisté, lambeaux dont l’examen pourraient faire définitivement table rase des théories contradictoires émises successivement par l’expert en détonique Didier, notamment dans ses rapports du 23/11/2004 et du 04/05/2006.

 

   Il y mélangeait allègrement la thèse d’une abrasion de ces tôles par des granules de nitrate, abrasion qui aurait arraché suffisamment de poudre d’aluminium très fine ayant ensuit flashé comme de la poudre de magnésium, avec la théorie d’une réaction d’oxydoréduction directe entre le nitrate et ces tôles, réaction que je ne connais pas. Si l’on retrouvait des lambeaux de tôle non abrasés et ne présentant pas de traces de fusion sur leurs bords, il en serait ainsi définitivement fini de ces élucubrations.

 

   On peut même espérer trouver des lambeaux portant encore des traces de noircissement, par la combustion réductrice du gazole d’imprégnation du stock, que je crois être à l’origine du cône noir pointe en bas évoqué par Jean Marie Arnaudiès et par moi-même au cours de nos dépositions respectives.

 


Bernard Rolet,
le 3 janvier 2012


[ Le président demande successivement au parquet, aux parties civiles représentées par un avocat, à la défense si elles souhaitent poser des questions. Personne ne le souhaitant, le président remercie le témoin et lève la séance à 22 heures 24. ]